La société italienne Permedica est titulaire du brevet européen EP 0 684 804 désignant la France. Ce brevet concerne une prothèse totale du genou. La revendication 1 de ce brevet est rédigée comme suit :
Prothèse totale du genou, comprenant un implant tibial et un implant fémoral, l’implant tibial pouvant pivoter par rapport à l’implant fémoral selon, d’une part, un axe (C) sensiblement horizontal, afin de permettre le mouvement de flexion/extension de la jambe et, d’autre part, un axe vertical (A) qui, permettant un pivotement limité du tibia selon son axe, est constitué par un pion (8) monté avec possibilité de coulissement axial dans l’alésage qui lui sert de palier de rotation, l’axe vertical (A) selon lequel l’implant tibial (3) pivote étant, d’une part, déporté vers l’avant par rapport à l’axe horizontal (C) de flexion/extension de la jambe et, d’autre part, décalé vers l’intérieur par rapport à l’axe (B) médian longitudinal de l’implant tibial, la prothèse comprenant aussi une pièce centrale (16) d’assemblage des éléments tibial (3) et fémoral (4) réalisant le double déport précité, c’est-à-dire comprenant des moyens (17, 18) de guidage de l’élément tibial (3) par rapport à l’élément fémoral (4) selon deux axes non concourants, caractérisée en ce que l’implant tibial (3) comprend un pion (8) formant pivot, sur lequel peut être inséré un fourreau (15) en matière favorisant le glissement, et l’implant fémoral (4) reçoit dans sa cavité intercondylienne la pièce centrale d’assemblage (16),qui est percée d’une cavité borgne longitudinale (17), permettant son engagement sur le fourreau (15) et constituant un alésage servant de palier au pion (8) et qui comprend deux alésages horizontaux coaxiaux (18) ménagés dans ses faces latérales, destinés, lorsque la pièce (16) est engagée dans la cavité intercondylienne, à venir en coïncidence avec deux alésages coaxiaux (19) percés dans les parois latérales (12) de l’implant (4) délimitant ladite cavité (11) et à recevoir deux tourillons coaxiaux (20) formant pivot.
Ayant appris que la société Earthy Medical International (ci-après « EMI ») fabriquait et offrait à la vente des prothèses reproduisant, selon elle, les revendications de son brevet, elle a fait effectuer un constat d’achat et une saisie-contrefaçon, puis a fait assigner la société EMI en contrefaçon et en concurrence déloyale.
Nous avons retenu la partie du jugement dans laquelle le tribunal parvient à la conclusion que la revendication 1 manque d’activité inventive. Elle nous permettra, une fois de plus, de suivre le juge français dans ses raisonnements autour de l’activité inventive d’une invention.
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II apparaît au vu des éléments versés aux débats par la défenderesse que l’invention comportait à l’origine 13 revendications et que c’est à la suite d’une notification de l’OEB en date du 28 mai 1997 selon laquelle l’objet de la revendication 1 telle qu’existante à l’époque n’était pas conforme au critère de nouveauté défini par l’article 54(1) et (2) de la CBE, que le titulaire du brevet a modifié sa demande. L’examinateur estimait en effet que seules les caractéristiques de la revendication 7 n’étaient pas connues dans les documents cités dans le rapport de recherche.
Le titulaire du brevet a alors intégré dans le préambule de la revendication 1 la caractéristique du déport des deux axes divulguée, selon l’examinateur européen, par le brevet
EP 0 410 237, a fait figurer dans la partie caractérisante la fixation de la pièce d’assemblage au moyen de deux tourillons initialement mentionnés dans la revendication 7, a supprimé des revendications les passages de la description et figures concernant les autres modes d’assemblage et limité le nombre de revendications à 9.
Selon la société EMI, la revendication principale est nulle pour défaut d’activité inventive.
Le problème qui se pose à l’homme du métier, qui n’est pas défini par les parties mais qui peut être défini comme un prothésiste, est de concevoir une prothèse aussi proche que possible de l’articulation humaine naturelle, présentant une stabilité au cours de son mouvement et qui ne subisse pas une usure trop rapide du fait de l’appui exercé par le poids du corps qui est réparti essentiellement sur les surfaces condyliennes et glénoïdes.

Le brevet
EP 0 410 237 déposé le 14 juillet 1990 et considéré comme l’état de la technique le plus proche par l’examinateur de l’OEB, décrit une prothèse totale du genou comprenant un implant tibial et un implant fémoral, l’implant tibial pouvant pivoter par rapport à l’implant fémoral selon, d’une part, un axe sensiblement horizontal afin de permettre le mouvement de flexion/extension de la jambe et, d’autre part, un axe vertical qui, permettant un pivotement limité du tibia selon son axe, est constitué par un pion monté avec possibilité de coulissement axial dans l’alésage qui lui sert de palier de rotation. L’axe vertical selon lequel l’implant tibial pivote est, d’une part déporté vers l’avant par rapport à l’axe horizontal de flexion/extension de la jambe et, d’autre part, décalé vers l’intérieur par rapport à l’axe médian longitudinal de l’implant tibial.
Il ressort donc tant du brevet
EP 0 410 237 (dit Bristol Myers), que de la notification du l’examinateur de l’OEB en date du 28 mai 1997, que du rapport d’expertise déposé le 31 décembre 2008 que
ce brevet européen Bristol Myers divulgue l’ensemble des caractéristiques revendiquées dans le préambule de la revendication 1 et notamment le double déport des axes du pivot.
Restent en conséquence les caractéristiques revendiquées dans la partie caractérisante à savoir :
- un implant tibial comprenant un pion formant pivot, sur lequel peut être inséré un fourreau en matière favorisant le glissement, et
- un implant fémoral recevant dans sa cavité intercondylienne la pièce centrale d’assemblage,
- la pièce centrale d’assemblage est percée d’une cavité borgne longitudinale, permettant son engagement dans le fourreau et constituant un alésage servant de palier au pion,
- cette pièce centrale comprend deux alésages horizontaux coaxiaux ménagés dans ses faces latérales, destinés, lorsque la pièce est engagée dans la cavité intercondylienne à venir en coïncidence avec deux alésages coaxiaux percés dans les parois latérales de l’implant délimitant ladite cavité et à recevoir deux tourillons coaxiaux formant pivot.
La société EMI cite alors plus particulièrement les antériorités suivantes :
- le brevet EP 0 174 531 (GMT) déposé le 22 août 1985,
- la thèse du Docteur A. de 1988,
- une prothèse portant gravée la marque Link qui n’est toutefois pas datée de façon certaine,
- les brevets européens EP 0 280 424, déposé le 5 février 1988, et EP 0 278 184 déposé le 11 février 1987.
Le brevet européen
EP 0 174 531 (GMT) est intitulé « endoprothèse d’une articulation » et concerne une endoprothèse d’une articulation, consistant en deux composants non reliés l’un à l’autre, qui sont montés avec possibilité de translation l’un par rapport à l’autre dans la direction du flux des forces existant entre eux, prothèse qui s’est avérée bonne, en particulier sous la forme d’une prothèse du genou pour le remplacement d’une articulation détruite. Dans la description de cette invention, il est indiqué en page 4, lignes 34 à 37 que
« Dans la pièce de guidage, pénètre un pivot autorisant ses mouvements de rotation et ses mouvements de coulissement, lequel est rendu solidaire au composant tibial ».
Il apparaît donc de ce brevet européen GMT, ainsi que du rapport d’expertise précité, que ce brevet européen divulgue une prothèse dont le pivot est solidaire du composant tibial et que ce pivot est inséré dans un fourreau qui ne peut être constitué qu’en une matière favorisant le glissement. En effet, les figures 1 et 2 de ce brevet montrent comme les figures 2 et 3 du brevet Permedica une coupe de l’assemblage du pion de l’implant tibial dans le trou borgne de la tête de l’implant fémoral.
Ceci est d’ailleurs confirmé par la thèse du Docteur A. de 1988 qui, dans son chapitre 3 consacré à la prothèse à pivot rotatoire du genou Waldemar Link, expose en page 34 sous le titre « description générale », que flexion et rotations sont permises par une articulation croisée ou cardan fémoral ; ses deux faces latérales s’articulent avec la partie fémorale de la prothèse permettant la flexion/extension, sa face intérieure s’emboîtant dans le pivot ou téton, solidaire de la pièce tibiale, siège de la rotation ; les zones de frottement se font à faible friction, par l’intermédiaire du polyéthylène basse pression à haute densité moléculaire.
Or, contrairement à ce que soutient la société Permedica, l’homme du métier qui connaît le brevet Bristol Myers se référera au brevet européen GMT s’agissant également d’une invention concernant une prothèse du genou et visant à résoudre le même problème technique et sera en outre incité à les combiner par la thèse du Docteur A. qui préconise dans son Chapitre 6 « les améliorations possibles perspectives d’avenir » à la page 142 de « transformer l’axe de flexion unique et centré de l’endomodèle W. Link en un système excentré d’axes instantanés, permettant une flexion avec recul asymétrique des condyles (surtout latérale) ».
De plus, il convient de remarquer avec les experts que sur la figure 6.3 figurant en page 141 bis de cette thèse, l’axe de l’implant tibial qui est représenté par des tirets ne coïncide pas avec l’axe du téton lequel est situé légèrement plus à droite.
Ainsi, subsiste comme différence par rapport à l’état de la technique antérieure le dispositif de fixation de la pièce d’assemblage qui est combinée à la caractéristique connue en elle-même du double déport des axes avec la structure des implants tibial et fémoral.
En effet, à la page 4, lignes 21 à 26 de la description du brevet européen GMT, il est fait état que le premier support 7 se compose d’un support pivotant. Il est réalisé sous la forme d’une charnière qui est fixée sur l’un des composants et qui présente une pièce de guidage, laquelle est réalisée sous la forme d’un axe de charnière et est montée déplaçable en rotation et coulissante sur l’autre composant.
Ainsi, dans le dispositif du brevet GMT, la tête de la pièce d’assemblage est traversée par un alésage cylindrique et, dans cet alésage, est insérée une pièce monobloc cylindrique dont les deux extrémités ressortent à l’extérieur. Ces extrémités pénètrent dans les alésages coaxiaux des parois latérales et forment l’axe de pivotement. La pièce monobloc est percée d’une creusure permettant d’y insérer l’extrémité bombée du fourreau dans laquelle peut pénétrer le pivot tibial.
Le brevet Permedica substitue à cette pièce monobloc deux tourillons dont chacun pénètre à la fois dans l’alésage de la paroi condylienne et dans l’alésage coaxial de la pièce centrale d’assemblage ce qui permet, selon les déclarations de la société Permedica devant les experts, un montage plus facile et plus compact, ce que reconnaissent ces derniers.
Toutefois, ainsi que le relève la société EMI ce moyen de fixation était présenté dans la demande de brevet initial comme une variante, l’autre variante consistant dans une pièce monobloc … et remplit bien les fonctions divulguées par l’antériorité GMT à savoir la fixation de la pièce d’assemblage sur l’implant fémoral, la rotation de la pièce d’assemblage sur la tête de l’implant fémoral et la libération de l’espace permettant d’y insérer le pion de l’implant tibial et d’assurer ainsi le pivotement de l’implant tibial dans la tête de l’implant fémoral.
En outre, l’homme du métier était d’autant plus incité à utiliser cette fixation par tourillons que celle-ci était suggérée dans un domaine très proche de celui de l’invention à savoir le brevet européen numéro
EP 0 278 184 déposé le 11 février 1987 et concernant une prothèse d’articulation, en particulier pour articulation de doigt.
En effet, il ressort de ce brevet que l’invention a pour objet une prothèse d’articulation du genre comportant deux broches destinées à être engagées, chacune respectivement, directement ou indirectement dans les deux os à relier, comportant pour chacune des broches dites broche porteuse et broche portée comportant des calottes et caractérisée en ce que les calottes de la broche porteuse sont chacune respectivement portées par deux pions qui sont montés mobiles transversalement par rapport aux deux broches, la broche porteuse comportant deux bras présentant, chacun, respectivement, dans l’alignement l’un de l’autre deux logements dans lesquels sont engagés à coulissement lesdits pions qui peuvent être déplacés d’une position écartée d’attente pour laquelle ils n’interfèrent pas avec le trajet qui doit être celui de la broche portée lors de son engagement avec la broche porteuse, à une position rapprochée de service.
Ainsi, il ressort de ce brevet … que la fixation de la pièce d’assemblage par tourillons ou pions est utilisée pour assurer la rotation d’un élément par rapport à un autre élément de la prothèse tout en libérant le passage de la pièce creuse menée et que « la mise en œuvre de la prothèse d’articulation suivant l’invention s’en trouve dès lors très aisée ».
Il ressort de l’ensemble de ces éléments que l’homme du métier au vu de l’état de la technique abondant dont il disposait et qui n’avait aucune difficulté particulière à surmonter, a été incité à modifier le brevet Bristol Myers pour parvenir à l’invention objet de la revendication 1.
En conséquence, le moyen de nullité tiré du défaut d’activité inventive de la revendication 1 est fondé.
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La seule remarque que nous inspire ce jugement, c’est qu’il est intéressant de voir avec quelle facilité le tribunal combine une pluralité de documents pour arriver à l’objet de la revendication 1, quitte à faire preuve d’une approche quelque peu « mosaïque ».
Les juges relèvent un certain nombre de différences par lesquelles la revendication 1 se distingue de l’art antérieur le plus proche (le brevet Bristol Myers), à savoir
(A) un implant tibial comprenant un pion formant pivot,
(B) sur lequel peut être inséré un fourreau en matière favorisant le glissement ;
(C) un implant fémoral recevant dans sa cavité intercondylienne la pièce centrale d’assemblage,
(D) une cavité borgne longitudinale percée dans la pièce centrale d’assemblage pour permettre son engagement dans le fourreau et constituant un alésage servant de palier au pion,
(E) la présence de deux alésages coaxiaux percés dans les parois latérales de l’implant délimitant la cavité intercondylienne,
(F) la présence de deux alésages horizontaux coaxiaux dans la pièce centrale, qui sont ménagés dans ses faces latérales et destinés, lorsque la pièce est engagée dans la cavité intercondylienne à venir en coïncidence avec les alésages coaxiaux et à recevoir deux tourillons coaxiaux formant pivot.
Un examen sérieux de l’activité inventive de la revendication nécessiterait une analyse de ces différences pour savoir s’il y a des interactions entre elles. Toutes ou du moins certaines d’entre elles co-opèrent-elles à l’obtention d’un effet technique commun qui est différent de la somme des effets qu’elles auraient individuellement ? Si oui, il n’est pas légitime d’aller chercher ces éléments dans différents documents de l’art antérieur … à moins, peut-être, que cet effet commun ne soit qu’un « effet bonus » et que l’homme du métier aurait de toute façon envie de juxtaposer ces éléments.
C’est l’absence de cette analyse qui constitue la plus grande faiblesse du raisonnement du tribunal.
La jurisprudence européenne a développé un formalisme utile qui consiste à identifier plusieurs problèmes partiels et à les examiner indépendamment. Si l’un de ces problèmes partiels est résolu de manière inventive, la revendication dans son ensemble doit être jugée inventive.
Le tribunal ne s’aventure pas dans ce genre de considérations, et c’est dommage, car il prend le risque, non négligeable, de tomber dans le piège d’un raisonnement ex post facto, en concluant à l’absence d’activité inventive sur la base d’un patchwork artificiel d’antériorités.
TGI de Paris, 12 novembre 2010
Permedica c. Earthy Medical International